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Le cimetière des Autolib’ : Chronique d’un véritable gâchis


Le cimetière des Autolib’ : un lieu suspendu dans le temps

Elles pourrissent au beau milieu d’un terrain vague. Hier symboles d’une mobilité urbaine en évolution, une partie des Autolib’ se retrouve aujourd’hui au purgatoire, en attente d’une mort certaine. Voici l’histoire du cimetière des Autolib’. Je préfère vous prévenir : elle n’est pas reluisante.

Des Autolib’ à perte de vue sur un terrain vague : voici l’incroyable cimetière des Autolib’.

Comme beaucoup, j’ai découvert les photos de ce cimetière sur Facebook. Quand j’ai vu ces clichés, mon sang n’a fait qu’un tour : je DEVAIS aller voir ça de mes propres yeux. Ça tombe bien : le lieu en question est à environ une heure de chez moi. Comme pour la découverte de la concession Saab abandonnée, je resterais volontairement vague sur l’emplacement exact de ce cimetière, pour d’évidentes raisons.

Un service novateur, mais absolument pas rentable

Petite séance rattrapage : Autolib’ était un service public d’autopartage de voitures électriques lancé en 2011. Il fonctionnait via un système d’abonnement, et était placé sous le contrôle d’un syndicat mixte regroupant Paris et de nombreuses communes d’Ile-de-France. Ce service permettait à l’abonné de prendre une voiture dans une station, en étant facturé au temps d’utilisation. Une fois qu’il n’en avait plus besoin, il lui suffisait de redéposer l’auto dans n’importe quelle station Autolib’.

Un concept simple, et très novateur pour l’époque. En effet, et si les fameux vélos en libre-service Vélib’ avaient vu le jour en 2007, le concept de « libre-service » n’avait jamais été étendu à des véhicules électriques.

Deux Bluecar en charge à une station Autolib’.

Un grand groupe industriel (Bolloré) était derrière Autolib’, assurant à la fois la conception des Bluecar (les voitures électriques d’Autolib’), mais aussi l’exploitation du service (en droit public on parle de concessionnaire). Fabriquée en collaboration avec Pininfarina, la Bluecar était produite à Turin, et même à l’usine Renault de Dieppe entre 2015 et 2016, la même qui assure aujourd’hui la production de l’Alpine A110 !

Lorsque le service a cessé à la mi-2018, Autolib’ disposait d’une flotte de 4.000 Bluecar, 1.100 stations, et employait environ 250 salariés. Autolib’ s’est arrêté car le service accusait d’énormes pertes. Ainsi, et comme le détaille un article du Point, la marge par véhicule n’a jamais dépassé les 4.000 Euros, alors qu’Autolib’ en espérait 23.000. De la même façon, Autolib’ espérait compter 320.000 abonnés en 2023. Lorsque le service s’est arrêté en 2018, il n’en comptait que 150.000…

Ne parvenant pas à l’équilibre, la dette d’Autolib’ n’a cessé de croître au fur et à mesure des années. Ni le groupe Bolloré ni les pouvoirs publics n’ont voulu l’endosser. La fin était donc inéluctable : la délégation de service public au profit de Bolloré a été annulée par les pouvoirs publics, mettant de facto fin à l’aventure Autolib’.

Le concept a encore perduré deux années supplémentaires à Bordeaux et à Lyon, avec les divisions locales d’Autolib’ : Bluely et Bluecub. Une partie des Bluecar parisiennes y ont d’ailleurs été transférées (environ 1.000 autos). Malheureusement, le manque de rentabilité et la crise du covid-19 ont conduit à l’arrêt de ces deux services, en août 2020.


Un point de chute très symbolique

J’avais déjà entendu parler de cette histoire : suite à l’arrêt fracassant d’Autolib’ à Paris en juillet 2018, les Bolloré Bluecar du service ont été chargées sur des transporteurs routiers. A l’origine inconnue, leur destination a très rapidement fuité : Romorantin-Lanthenay, dans le Loir-et-Cher (41). Je me rappelle d’ailleurs avoir croisé plusieurs de ces transporteurs remplis de Bluecar, sur l’autoroute A71, à l’été 2018.

Cette ville vous dit quelque chose ? C’est normal : Romorantin était le fief de Matra Automobiles. C’est ici que la firme de Jean-Luc Lagardère a produit les 530, Bagheera, Rancho et autres Murena. Surtout, c’est à « Romo » que les trois premières générations de Renault Espace ont vu le jour. Une très belle aventure industrielle, mais aussi sportive, avec plusieurs victoires aux 24 Heures du Mans. Malheureusement, l’aventure Matra s’est brutalement terminée en 2003, à la suite de l’échec du Renault Avantime.

La dernière voiture produite à Romorantin : La Renault Avantime.

C’est justement sur un ancien site de Matra (« Romo 3 ») que les Autolib’ ont été stockées. Romo 3 dispose d’un très grand parking où les voitures neuves étaient stockées après production : pratique quand on veut rapatrier des milliers de Bluecar. Selon les estimations, ce sont ainsi 3.000 Bluecar qui y ont séjourné, ou qui y séjournent toujours.

Lors de ma visite, j’ai pu m’approcher de ce site sécurisé. L’occasion de constater que de nombreuses Bluecar continuent d’y être stockées, peut-être en attente de connaitre une nouvelle vie. Et surprise, elles ne sont pas les seules : des Citroën C-Zéro les accompagnent. Pas étonnant : PSA avait noué un partenariat avec Bolloré, et des dizaines d’exemplaires de ses véhicules électriques ont intégré les flottes Bluely et Bluecab.

Le site de Romo 3 sert de lieu de stockage aux Bluecar, mais pas que ! Des Citroën C-Zéro et e-Méhari y sont également entreposées !

Une deuxième vie pour une partie du parc Autolib’

Le parking de « Romo 3 » a donc connu plusieurs vagues successives de Bluecar : la première vague correspondant à la fin d’Autolib’, et les vagues suivantes à l’arrêt de Bluely et Bluecub.

Dès la première vague, on apprenait rapidement qu’une partie des Bluecar allaient être revendues à des particuliers, via la société Autopuzz, et son site adieulessence.com. Évidemment, seules les Bluecar en bon état ont été sélectionnées, les heureuses élues étant au préalable révisées, et nettoyées de fond en comble. Afin d’attirer la clientèle, un premier lot de 50 Bluecar a été vendu à 3.700 € l’unité : il s’est très rapidement écoulé. Les cinquante suivantes ont été affichées à 4.500 €.

Moins de 5.000 Euros pour un véhicule électrique : la proposition est assez alléchante (en tout cas sur le papier). Surtout qu’il faut encore déduire les aides gouvernementales : au total, et si toutes les conditions sont réunies, une Bluecar d’occasion peut revenir à moins de 1.000 Euros ! Outre la vente, Autopuzz assure des services additionnels : extension garantie, possibilité de poser un covering, de faire une peinture, mais aussi la fourniture de pièces détachées, et plus globalement le SAV.

Diverses ventes ont donc eu lieu depuis 2018, directement sur place à Romorantin (avec l’aide d’un garage local), où ailleurs. Et l’initiative a été plutôt fructueuse : près de 800 Autolib’ parisiennes auraient ainsi été revendues. Avec la fin des services Bluely et Bluecub en août 2020, un nouveau lot de 186 Bluecar a été mis en vente dernièrement.

Plutôt attractive d’un point de vue financier, l’achat d’une ex-Autolib’ doit toutefois se faire en connaissance de cause. La raison : sa batterie, qui utilise une technologie très contraignante.

Une technologie de batterie trop contraignante

Malgré un investissement très lourd (on avance le chiffre de 1,5 milliard d’euros pour le lancement de la Bluecar), la voiture électrique de Bolloré n’était pas exempte de défauts : finition basique (pour ne pas dire indigente), équipement assez chiche, absence d’ABS et d’ESP pour les premières versions.

La Bolloré Bluecar.

Surtout, elle disposait d’une technologie de batterie différente du reste des autres véhicules électriques. Baptisée LMP (pour Lithium métal polymère), la batterie de la Bluecar multipliait les argument sur le papier : elle se targuait en effet de stocker plus d’énergie à volume équivalent qu’une batterie traditionnelle (jusqu’à cinq fois plus selon Bolloré), d’offrir une durée de vie d’environ 400.000 km, et d’être insensible aux conditions climatiques. De même (et pour reprendre les termes du communiqué de presse de l’époque), cette batterie était uniquement composée de « matériaux non polluants », qui ne représenteraient « aucun danger pour l’environnement ».

Autant d’arguments contrebalancés par un problème de taille : cette batterie est conçue pour fonctionner de façon optimale à une température donnée (en l’occurrence, 60 degrés). Afin de rester à cette température, elle consomme de l’énergie, et se décharge donc lorsqu’elle n’est pas branchée. En d’autres termes, la Bluecar doit donc rester branchée en permanence, sous peine de finir « en rade ». Un vrai non-sens pour une voiture qui se veut écologique !

Et les choses se compliquent encore si on ne charge pas la voiture pendant un certain laps de temps : la batterie commence alors à se dégrader. Au delà de trois mois d’immobilisation, et sauf à avoir respecté une procédure particulière dite d’hivernage, la batterie peut même finir par mourir.

Un cimetière encombrant

Malheureusement, toutes les Bluecar n’ont pas eu la chance de connaitre une seconde vie. Le cimetière des Autolib’ en témoigne.

En effet, une partie du parc Autolib/Bluely/Bluecab termine sa vie sur un terrain vague. Je ne parle pas du parking de « Romo 3 », mais bien d’un terrain situé quelque part dans une banale zone industrielle et commerciale de Romorantin. Et il ne s’agit pas d’une poignée d’exemplaires, mais bien de centaines d’Autolib’ alignées en rangs, qui pourrissent en attendant (sans doute) d’être amenées au broyeur.

Un spectacle impressionnant : des centaines d’Autolib’ alignées.

Au gré de ma déambulation au sein du cimetière des Autolib’, j’ai évidemment découvert de nombreuses Autolib’ (et une poignée d’Utilib, version utilitaire du modèle), mais aussi des autos de Bluely et de Bluecab. Une bonne partie immatriculée entre 2012 et 2013 (merci le système SIV), mais aussi des modèles plus récents, puisque certains exemplaires avaient une immatriculation débutant par un « D » (et donc attribuée à l’horizon 2014-2015).

Quelques Utilib’ (la déclinaison utilitaire de la Bluecar) terminent également leur vie au cimetière.

Ce véritable gâchis s’étale à l’air libre sur plusieurs hectares, et ne manque pas de soulever plusieurs questions : pourquoi ont-elles été mises au rebut, depuis quand sont-elles stockées là (et surtout : jusqu’à quand ?), qui en assure la responsabilité en attendant ?

Au vu de l’état des Autolib’ stationnées sur ce terrain, une première piste d’explication émerge : de nombreux exemplaires ont en effet été visiblement vandalisés et/ou accidentés. Eléments de carrosserie abimés et parfois même manquants, intérieur défraichi (…) : ils font souvent peine à voir. Avec leur carrosserie en aluminium, les réparations sont plus onéreuses que la normale, faisant de facto de certaines Autolib’ des épaves, car pas économiquement réparables.

Les batteries spécifiques des Autolib’ n’ont pas du aider non plus. Comme je le mentionnais plus haut, elles s’abiment au bout d’un certain temps si elles ne sont pas rechargées. Il parait donc concevable que certaines Autolib’ aient été mises au rebut pour cause de batterie H.S.

Un point rassurant quand même au sujet des batteries : ces dernières ont été déposées sur les exemplaires du cimetière des Autolib’. Il suffit de se pencher et de regarder sous le châssis pour le constater. La dépollution n’est pas totalement complète tout de même : les fluides comme le liquide de frein sont toujours présents.

Un point rassurant : les batteries ont été retirées.

Un cimetière qu’on espère temporaire

Quand je me suis documenté pour écrire cet article, j’ai lu à plusieurs reprises que les Autolib’ qui n’avaient pas été revendues avaient été recyclées. Force est de constater que cela n’a pas été le cas, en tout cas pour toutes celles que j’ai pu recenser lors de ma visite.

Certaines Autolib’ du cimetière serviront sans doute de donneuses d’organes, mais je doute que la demande de pièces soit suffisamment importante pour justifier qu’autant d’exemplaires pourrissent au beau milieu d’un terrain vague. Par ailleurs, et même si j’ai bien conscience que recycler des centaines de voitures prend du temps, il semble qu’un bon nombre d’exemplaires datent du démantèlement d’Autolib’, qui remonte maintenant à plus de deux ans. Il parait donc souhaitable que ce cimetière ne soit bientôt plus qu’un mauvais souvenir…

P.S : Un dernier mot pour ceux qui seraient tentés de faire un parallèle entre le cimetière des Autolib’ (et le gâchis qu’il représente) et le débat actuel qui existe au sujet des véhicules électriques. Aussi perfectibles que puissent être les Bluecar (je pense notamment à la batterie LMP), elles ne sont pas responsable de la chute du service Autolib’ : c’est bien le manque chronique de rentabilité du service qui l’est.

Sources : La Nouvelle République, Le Point, L’Argus, L’Autojournal.

Photos et texte : Blog-Moteur.com.