Ce que Enzo Ferrari aurait dit à John Elkann après le GP d’Italie
Fiction. Après Monza, deux messages. Au Savini, Elkann et Piero Ferrari ne dînent pas seuls.
Le mot glissé dans le paddock de Monza
A 20 kilomètres de Monza, dans un des salons privés du Ristaurante Savini, dans la galerie Vittorio Emanuele II à Milan tout près de la Scala, Piero Ferrari, le regard inquiet et John Elkann, viennent d’entrer dans un des salons privés de ce lieu légendaire, ils ont tous deux reçu un message presque inquiétant :
«Ce soir au Savini à 21h impératif » signé – Il Nonno – pour Elkann et – Tuo Padre – pour Piero
Dimanche après-midi, le lutin Antonelli, parti dernier sur la grille sur sa Mercedes, a remporté le Grand Prix d’Italie. Une victoire historique qui, par chance, à presque fait oublier la prestation lamentable de la Scuderia et de ces pilotes.
La lumière vacille
C’est le sujet de la discussion entre les deux quand, comme dans un mauvais film, la lumière vacille un instant et, la, surprise, John et Piero découvrent face à eux l’Avvocato et il Commendatore.
Gianni Agnelli ajuste machinalement sa montre sur sa manche comme il était habitué à le faire et Enzo Ferrari égal à lui-même, les pouces derrière ces fidèles bretelles et la tête penché en arrière regarde la tablée sous ces épaisses lunettes
Une insulte à Monza
Enzo Ferrari :
Eh bien, Piero, John… On peut dire que Monza a célébré un prodige italien. Dommage qu’il portât du gris et non du rouge. J’ai cru revoir le fantôme de Tazio Nuvolari, mais la voiture sortait de Stuttgart.
Quelle débâcle pour nos hommes.
Une insulte, Gianni mon fidèle ami, une insulte à la mémoire de cette piste. Mes voitures sont restées plantées, une dans le rail et l’autre, comme une spectatrice payante, et je ne parlerai pas de cette première variante !
On ne gagne pas des courses avec des communiqués de presse et des excuses d’ingénieurs. Où était la rage ? Où était la Scuderia ?!
Piero Ferrari :
Père, la F1 moderne a changé. Les écarts sont infimes, et la gestion des pneumatiques hier a été un désastre dès le dixième tour. Nos pilotes ont fait ce qu’ils pouvaient avec une voiture mal équilibrée…
Le poing sur la table
Enzo Ferrari :
Ne me parle pas de pneus, Piero vous les payez et ce sont tous des Pirelli de ce « brave » Tronchetti Provera qui s’est vendu aux jaunes ! Des pneus chinois !
Mais non, c’est l’encadrement qui est à blâmer ! Votre « management ».
Depuis que Jean Todt est parti, vous passez votre temps à chercher des excuses. Vingt ans ! Bientôt vingt ans que le titre mondial des pilotes nous échappe. Notre Empire est bâti sur la victoire, pas sur la figuration.
John Elkann :
Ingegnere, nous avons restructuré l’équipe à plusieurs reprises, investi des centaines de millions. Mais la Formule 1 d’aujourd’hui exige une stabilité managériale que le public et les médias italiens rendent presque impossible. La pression autour de Maranello est un poison autant qu’un carburant.
Il nous faut un autre Todt
Gianni Agnelli :
Caro John, la pression est le prix de la gloire. À mon époque, quand la FIAT ou Ferrari toussaient, c’est toute l’Italie qui attrapait un rhume. Mais nous savions choisir des hommes de poigne. Quand j’ai validé l’arrivée de Jean Todt à la Ferrari, c’était pour apporter la rigueur française, froide, imperméable aux critiques de la presse. Il nous faut un autre Todt. Un dictateur bienveillant qui protège nos troupes, nos forces vives.
Enzo Ferrari :
L’Avvocato a raison. Todt n’avait aucun sentiment. Il ne pensait qu’à la mécanique du succès. Aujourd’hui, votre management cherche à plaire aux actionnaires et aux réseaux sociaux. Qui dirige aujourd’hui ? Un comité ? Je ne connais même pas leur nom, pourtant comme toujours, la première chose que je fais le matin c’est la lecture des journaux.
On ne dirige pas une écurie de course par consensus. Il faut un patron, une poigne ferme.
Un homme que les ingénieurs craignent et respectent.
Piero Ferrari :
Nous le cherchons cet homme, Père.
Mais les managers de cette trempe – les Toto Wolff, les Ron Dennis – sont verrouillés chez nos rivaux. Remplacer le management actuel par un énième sauveur providentiel pourrait encore plus déstabiliser la Gestione Sportiva.
Antonelli, le renouveau rosso
John Elkann :
Justement, nous pensons à l’avenir. Et l’avenir s’est imposé aujourd’hui à Monza. Antonelli… Il est Italien, il a le talent brut d’un Verstappen ou d’un Jim Clark au même âge. Le plan pour le recruter et le ramener à Maranello est déjà en marche. C’est lui qui doit incarner le renouveau Rosso.
Enzo Ferrari :
Le petit Antonelli…
Il a du tempérament. Il prend des risques. Il me rappelle Tazio et plus près de nous, Michele Alboreto, avec cette légèreté et ce brin de génie insolent en plus. Mais attention, John.
Mettre un gamin italien dans la F1 la plus difficile à assumer, c’est soit le sacrer roi, soit le brûler vif sur l’autel de la presse nationale. Si vous le prenez, il lui faut un bouclier.
Gianni Agnelli :
Exactement. Si vous signez Antonelli sans lui donner le directeur d’équipe qu’il mérite, vous gâcherez son talent éclatant.
Il te faut un manager de la trempe d’un chef d’État, John.
Quelqu’un capable de couper les têtes qui dépassent à Maranello et d’influencer la politique de la FIA. As-tu ce nom dans tes dossiers ?
John Elkann :
Nous y travaillons, grand père.
Les discussions en coulisses sont serrées. Nous poussons pour un grand changement de la réglementation.
Ce sont mes voitures qui gagnent
Enzo Ferrari :
Ne travaillez pas, John. Gagnez. Je déteste être à la traine !
Mais retenez ceci : la couleur rouge n’est pas un privilège, c’est un ordre de mission. Si ce gamin Antonelli est la clé, ramenez-le à la maison. Et trouvez-lui son Todt, avant que ce ne soit moi qui ne revienne le chercher.
Piero, John, écoutez-moi bien. J’entends vos flatteries sur ce gamin, cet Antonelli. Mais vous oubliez la règle d’or de Maranello :
chez moi, ce sont MES voitures qui gagnent, pas les pilotes !
Le moteur, le châssis, le Cavallino sur mes autos, voilà ce qui compte. Le pilote n’est que le serviteur de la machine. Si la voiture est une charrette, même Nuvolari ou votre Schumacher n’en feraient rien. Remettez les ingénieurs au travail avant de courir après les stars du volant.
Gianni Agnelli :
Les temps ont changé, Enzo, il faut vivre avec leur époque. Aujourd’hui, la technique est si bridée par les règlements que l’humain et la gestion des hommes font la différence.
Mais sur un point, tu as raison : la Scuderia a besoin d’un encadrement de caractère, d’hommes respectés et craints. John, il te faut trouver le Marquis Luca di Montezemolo de ton époque pour reprendre la maison en main. Quelqu’un qui a du panache, de l’entregents, et qui sait taper du poing sur la table de la Fom et de la FIA.
Horner, sous conditions
John Elkann :
Nous y pensons, Grand-père. Christian Horner est sur nos tablettes. Son cycle chez Red Bull est terminé et il lui reste un dernier immense défi.
Gianni Agnelli :
Horner ?
Soit. Mais sous conditions strictes. Ce type est un Anglais, un politique, un animal de paddock. Il ne viendra à Maranello que s’il accepte que ce qu’il y fera se sera du Ferrari, pas du Horner. Il ne doit pas devenir plus grand que Ferrari. S’il vient pour faire du management à l’anglaise sans comprendre l’âme italienne, il se fera dévorer tout cru par les syndicats et les tifosis et l’Italie entière
Piero Ferrari :
De toute façon, le mal est plus profond. Je regrette amèrement la mainmise des Anglais et des capitaux arabes sur la Formule 1 et le sport automobile. Le pouvoir politique est à Londres, l’argent infini est au Moyen-Orient. Nous, les Italiens, nous sommes devenus des « invités historiques » de notre propre Sport.
On nous impose des plafonds budgétaires pendant que d’autres contournent les règles avec des montages financiers obscurs. Nous avons perdu notre souveraineté.
« Stai zitto, John »
John Elkann :
Ne sois pas si nostalgique, Piero. La Formule 1 est mondiale et Ferrari n’a jamais autant valu en Bourse. Quant au pouvoir à Maranello, vous cherchez un homme fort?
C’est moi, l’homme de la situation. C’est moi qui préside, c’est moi qui valide les grandes orientations stratégiques. J’ai la confiance des marchés et la légitimité pour ramener l’ordre.
Gianni Agnelli :
Stai Zitto, John. Ne sois pas présomptueux. Tu as eu 25 ans pour le prouver, et qu’as-tu fait ? Tu as géré Exor, tu as géré la Bourse, tu as fusionné des groupes automobiles. Mais la Scuderia ?
Tu as délégué, nommé des directeurs pour qu’ils servent de fusibles. Tu ne t’es jamais directement investi, allant à Maranello comme nous le faisions.
Enzo Ferrari :
L’Avvocato a raison.
Être le patron de Ferrari, ce n’est pas signer des bilans financiers à Turin ou à Amsterdam ou assister à trois Grands Prix par an en costume de lin. C’est être à Maranello le lundi matin à sept heures pour hurler sur le chef moteur après une défaite ! Tu es un gestionnaire d’actifs, John, pas un homme de course. La Scuderia ne se pilote pas depuis un fauteuil de conseil d’administration.
Gianni Agnelli :
Finies les lamentations John.
Ta présidence se joue maintenant. Si tu veux prouver que tu as le sang des Agnelli, tu vas appliquer la stratégie du rouleau compresseur. On ne demande pas notre place en Formule 1, on la prend.
Le plan : Horner, Antonelli, Arrivabene
John Elkann :
J’ai compris la leçon Grand-père !
Le plan est prêt. Pour briser l’hégémonie anglaise, nous allons frapper au cœur de leur système.
Nous allons engager Christian Horner. J’ai déjà activé les leviers financiers. On lui offre les pleins pouvoirs sportifs à Maranello, mais sous une structure de contrôle stricte. Il sera notre bras armé, l’homme de fer capable de restructurer la Gestione Sportiva sans état d’âme mais au cotés de Antonello Coletta pour l’exploitation et Ferdinando Cannizzo comme responsable technique
Enzo Ferrari :
Benne. Horner connaît le vice des Anglais, il saura comment les battre à leur propre jeu.
Mais il lui faut qu’il ait faim.
La faim, c’est ce gamin qui l’a. Kimi Antonelli doit être dans notre voiture pour le changement de réglementation. Je me fous de son contrat avec Mercedes. Un pilote italien qui gagne à Monza pour les Allemands, c’est une anomalie de l’histoire. Payez le dédit, rachetez son manager, faites ce qu’il faut. La voiture de Maranello doit appartenir au meilleur prodige d’Italie.
Piero Ferrari :
Le duo Horner-Antonelli redonnera une âme et une discipline de fer à l’équipe. Mais cela ne suffira pas si la politique nous étrangle. Horner s’occupera de la piste, mais il nous faut un homme pour mener la guerre de coulisses. Quelqu’un qui connaît la maison, qui a du réseau et qui ne tremble pas.
Gianni Agnelli :
J’ai l’homme de la situation !
Appelez Maurizio Arrivabene. Vous l’avez injustement écarté.
Maurizio a la stature, le cynisme corporatif nécessaire et une parfaite connaissance des rouages politiques. On l’installe à la tête de la fédération ou dans un rôle de liaison directe pour reprendre en main les rênes de la FIA.
Avec Arrivabene au conseil mondial et Horner dans le paddock, Ferrari parlera de nouveau d’une voix qui fait trembler les arbitres.
La guerre contre Liberty Media
John Elkann :
C’est là que mon rôle de gestionnaire global prend tout son sens, Grand-père.
Le vrai problème, ce ne sont pas les autres écuries, c’est Liberty Media. Ils transforment notre sport en un show de télé-réalité américain, diluent l’histoire pour faire de l’audience et imposent des formats de course absurdes. Pour limiter leur influence, nous n’allons pas négocier. Nous allons attaquer.
Piero Ferrari :
Comment ? Ils possèdent les droits commerciaux, ils ont le pouvoir absolu sur le business.
Les spécialistes du leverage, ils ont moins à perdre que ceux qu’ils gèrent
John Elkann :
Pas en Europe. J’ai déjà initié des contacts discrets de Lobbying à Bruxelles. Nous allons déposer un recours formel auprès de la Commission de la concurrence au Parlement européen.
Liberty Media abuse de sa position dominante, asphyxie les circuits historiques européens au profit de circuits urbains et du Moyen-Orient et aux États-Unis, et impose des règles financières qui lèsent les constructeurs historiques. En activant le Parlement européen sous l’angle de la protection du patrimoine industriel et sportif européen, nous allons forcer Liberty à reculer et à nous redonner notre droit de veto absolu sur l’avenir de la F1.
Que la musique commence
Enzo Ferrari :
Une guerre juridique et politique… Voilà qui me plaît. Utiliser l’État contre les marchands de soupe américains. C’est digne de la grande époque Ford Ferrari ! Si tu réussis ça, John, tu seras enfin un digne héritier.
Gianni Agnelli :
Horner pour la discipline, Antonelli pour le génie, Arrivabene pour le pouvoir, et l’Europe pour briser Liberty Media. Le plan est parfait, John. Maintenant, exécute-le sans ciller.
Que la musique commence. »
Fiction par Michel Otto